• La dépression post-partum, mon témoignage

     

     Le bébé pleure. Mon mari, Mat, dort profondément. Je me lève. Autant que ce soit moi, je ne dormais pas de toute façon. Je sais quoi faire quand le bébé pleure – le nourrir, lui faire faire son rot, changer sa couche. Rien de bien compliqué. Je suis cette routine et je le pose dans son petit lit. J'ai de la chance, il s'endort facilement. Je m'allonge dans mon propre lit, entre lui et Mat.

     

    Je ne sais pas combien de temps je reste là, incapable de fermer les yeuxIl est maintenant 5h du matin et je n'ai pas dormi. Ma tête ne veut pas arrêter de penser. Si seulement il s'agissait de pensées heureuses. Mais non, ce sont des pensées vraiment éprouvantes. Je pense par exemple à comment je réagirais si l'un de mes fils mourait. J'essaie de faire une liste de toutes les choses que je peux faire pour éviter une telle tragédie, mais je me rends vite compte que je ne pourrai jamais les protéger de tous les dangers. Alors je me convaincs que ce n'est qu'une question de temps, que quelque chose va forcément finir par leur arriver, et je me demande ce que je pourrais dire à l'enterrement. Evidemment, je pleure. Je me sens atrocement mal d'oser penser à ça, et je me force à arrêter. A la place, je me souviens de sa naissance, et à quel point je me sentais impuissante lorsqu'il est né. Ou je pense à la fois où on m'a repris sur ma façon d'élever mon fils, me laissant offensée et humiliée. Je pense à mille autres pensées obscures, puis je pense à cette solitude qui me pèse tant. Mon mari est toujours à côté de moi, tout comme mon bébé. Mon grand est dans la pièce d'à côté. Mes parents habitent dans un autre pays, mais j'ai des amis ici. Pourtant je me sens terriblement seule. Est-ce que ces gens m'aiment vraiment ? Parfois j'ai l'impression que non, sinon je ne me sentirais pas rejetée de la sorte. Ou peut-être qu'ils m'aimaient pour de vrai à l'époque, mais plus maintenant, parce que je suis trop insignifiante.

     

    Mais je n'ai pas le temps de m'attarder là-dessus. Le soleil brille et mon mari est parti au travail. Il n'y a plus que moi et mes deux enfants. William a bientôt deux ans. C'est un petit garçon intelligent et enjoué. Il adore jouer au foot, mais je n'ai pas envie de jouer. Ça fait longtemps qu'on n'a pas fait une partie tous les deux. Il aime aussi beaucoup lire des livres, mais je n'ai pas envie de lire non plus. Alors il est assis là, avec un livre et quelques cubes, et il joue seul, en me jetant en regard de temps à autre. Je force un sourire et l'encourage à continuer son jeu, bien que je sois sûre qu'il ressente la tristesse que j'essaie de lui cacher.

     

    Ezra vient d'avoir quatre mois. Il est encore si petit. Je sais que je devrais le porter, mais je préfère le laisser sur son tapis de jeu. Qui sait ce qui pourrait lui arriver si je le tenais dans les bras ? Je pourrais le faire tomber. Il pourrait mourir. Au moins je sais qu'il est en sécurité sur le sol. Il est beau ; bien sûr que je le trouve beau, je suis sa mère. Mais il ne me semble pas très sociable. Il n'est pas à l'aise avec les autres. Il ne sourit pas beaucoup non plus. C'est peut-être sa personnalité comme veut me rassurer le monde ; après tout, chaque enfant est différent. Mais je sais que ce n'est pas que ça. Je sais qu'au fond, lui aussi ressent la douleur de sa mère. Je sais que ça a déjà commencé à l'affecter. Alors comment se fait-il que je n'arrive pas à changer la façon dont je m'occupe de lui ?

     

    Peut-être est-ce parce que je ne l'ai pas vu tout de suite quand il est né. Il y a eu quelques complications pendant l'accouchement et je me suis évanouie avant de le voir. Quand je me suis réveillée, on a essayé de le poser dans mes bras, mais j'étais trop malade pour le tenir. Il s'est passé plusieurs heures avant que j'accepte que je n'allais finalement pas mourir, et pour que je trouve la force d'ouvrir assez longtemps les yeux pour l'observer. Il ne ressemblait pas du tout à son grand frère. Je l'ai fixé pendant de longues minutes. Je voulais demander à la sage-femme si elle était sûre qu'il s'agissait de mon bébé. Mat était déjà rentré à la maison. J'ai regardé son petit bracelet, celui sur lequel le prénom du bébé est normalement inscrit, mais il n'y avait pas de prénom. La seule inscription disait « bébé garçon ». Mais le bébé garçon de qui ? Peut-être qu'ils avaient échangé mon bébé avec celui de quelqu'un d'autre. Je l'ai regardé à nouveau. Où était la montée d'amour que j'avais senti à la naissance de William ?

     

    Ça m'a pris plusieurs semaines pour accepter que c'était vraiment mon bébé. Bien sûr, je l'aime ; du moins je crois. Mais cela ne se manifeste pas comme pour William. Je suis anxieuse que quelque chose ne lui arrive avant que je ne tisse un lien avec lui. Cette inquiétude ne me quitte pas. J'ai peur à chaque fois que je descends les escaliers en le portant. J'ai peur quand il change légèrement ses habitudes. J'ai peur pour son bien-être et sa sécurité, tout le temps, au point que ça me tienne éveillée la nuit. C'était quand, la dernière fois que j'ai bien dormi ? Je ne m'en souviens pas. Les nuits blanches ne doivent pas aider mon anxiété.

     

    Il arrive que je me sente tellement bouleversée que je sois obligée de poser Ezra ou de demander à Mat de le prendre. Mes bras commencent à trembler, mon cœur bat trop vite, ma tête tourne, et j'ai du mal à respirer. Tout ce que j'arrive à faire, c'est à pleurer, et pleurer encore. Je ne me sens pas mieux après. Je crois même que c'est pire. Je m'en veux énormément de ne pas réussir à donner à mes fils l'amour qu'ils méritent.

     

    J'ai déjà essayé de parler à Mat, mais il ne comprend pas. Comment le pourrait-il ? J'ai tout ce dont j'ai besoin. Il m'a suggéré de faire quelque chose que j'aime, mais qu'est ce que j'aime ? Il m'a fait couler un bain ; j'ai pleuré tout le temps que j'y étais. Il m'a acheté des fleurs et du chocolat ; j'ai posé les fleurs et je n'ai pas mangé le chocolat. Il m'a dit d'aller voir mes amies ; je me suis dit qu'elles n'auraient sans doute pas envie de me voir. Il m'a demandé ce qui me rendrait heureuse. J'ai répondu « rien ». C'était vrai. Je n'avais envie de rien. Puis il s'est énervé, frustré, parce qu'il faisait de son mieux pour m'aider, et je me suis énervée aussi, parce que si même lui n'y arrivait pas, qui le pourrait ? Je me suis sentie horriblement mal de l'avoir laissé croire qu'il n'essayait pas assez. Il a fini par se décourager, et moi de même. J'ai arrêté d'essayer de lui expliquer. Je ne dis plus rien maintenant. Il le voit très bien de toute façon, que ça ne va pas : je suis sans cesse assise là, en larmes, et je n'ai jamais envie de rien faire. Il s'occupe des enfants et de la maison quand il n'est pas au travail. C'est une bonne chose, parce que la maison ne serait jamais propre s'il ne le faisait pas. Je n'ai simplement pas la force de m'en occuper. J'ai envie de dormir, mais je n'y arrive plus depuis longtemps. Mon anxiété empire la nuit. J'aimerais tellement réussir à me reposer, au moins quelques heures. Peut-être que j'ai juste envie de dormir et de ne jamais me réveiller. C'est trop dur de vivre sans savoir comment être heureuse !...

     

    J'ai envie d'en parler autour de moi, mais c'est impossible. Si j'en parle à mes amis, ils ne voudront plus me voir. Si j'en parle à l'église, ils penseront que je ne prie pas assez. Si j'en parle au docteur, il m'enlèvera mes enfants. J'ai sans arrêt peur que quelqu'un se rende compte de mon incompétence en tant que mère. Alors, quand je suis avec d'autres, je fais semblant que tout va bien. Je force un sourire. Je ne parle pas beaucoup. Quand je parle, c'est seulement pour dire le minimum. Je ne peux pas risquer que quelqu'un se rende compte de ce qui se passe vraiment à l'intérieur. Je rentre chez moi aussi vite que je peux. Et quand je suis à la maison, je laisse couler les larmes et le chagrin. Personne ne doit savoir ; pourtant, au fond, j'espère que quelqu'un s'en rende compte... J'ai peur de ce qu'il risque d'arriver si je ne vais pas mieux bientôt.

     

    Le deuxième anniversaire de mon grand approche. Ce matin, il ne va pas lire ses livres, ni jouer avec ses cubes. Il s’assoit dans un coin et pose sa tête dans ses mains. Je l'entends sangloter. Je lui demande « qu'est ce que tu fais ? » « Je joue à être toi, maman »... Mes yeux se remplissent de larmes. J'ai l'impression que mon cœur se fend en deux. Je vais le voir et lui fait un énorme câlin. Je pleure, encore, pendant que je le berce et que je lui demande de me pardonner. J'ai mal au cœur pour ce merveilleux petit garçon, et pour son petit frère, tout aussi merveilleux, qui nous regarde. Ils ne méritent pas une mère comme moi ! Ça ne peut pas continuer. Cela fait sept mois qu'Ezra est né ; c'est sûr, ce n'est pas juste un baby blues, ça ne va pas passer tout seul.

     

    Je trouve enfin le courage de parler à quelqu'un, qui m'encourage à prendre rendez-vous avec un docteur. J'hésite, beaucoup. Je regarde mes enfants, encore et encore. Je sais qu'il faut que je fasse quelque chose, pour eux. Alors, j'appelle.

     

    Le jour du rendez-vous arrive. Je me sens très faible. J'entre dans le bureau de la docteure ; je me demande si j'aurai le courage de lui parler. Je me demande si elle comprendra. Mes jambes tremblent, j'espère que je ne vais pas tomber dans les pommes... Enfin, elle me demande pourquoi je suis là. Je fonds immédiatement en larmes. Ce qu'il risque de se passer n'a plus d'importance, j'ai besoin d'aller mieux. Je lui dis que je pense faire une dépression post partum. Je lui dis que ça fait des mois que je pleure comme ça, que rien ne me rend heureuse, qu'il y a des jours où j'ai envie de mourir, que personne ne comprend, que j'ai constamment peur que le pire arrive, que je suis très fatiguée, et que je me sens très seule. Je la supplie de ne pas me prendre mes enfants. Je lui promets que je les aime, et que je ne m'en remettrai jamais si elle me les enlevait.

     

    Elle ne se moque pas de moi. Elle me donne des mouchoirs. Elle me dit que personne ne va me prendre mes fils. Ensuite, elle me propose de prendre des anti-dépresseurs, ou d'essayer la psychothérapie. Je choisis la psychothérapie. Elle me prends rendez-vous pour dans deux semaines.

     

     

    Deux semaines plus tard, me voici, assise en face d'une femme qui j'espère pourra m'aider. On parle longtemps. On parle d'Ezra. On parle de ma grossesse et de mon accouchement. On parle de toutes les choses qui ont changées depuis que j'ai des enfants. On parle des choses que j'ai sacrifiées. On parle des choses que j'aimerais faire dans le futur. Elle me donne des astuces à essayer en journée et avant d'aller me coucher et me dit que je peux revenir quand j'en ressens le besoin. Je n'aurai pas besoin d'y retourner. Cette session avec elle, et les conseils qu'elle m'a donnés, m'aident à me sentir un peu mieux. On dirait que ça marche. J'arrive à dormir la plupart des nuits, et je suis suffisamment en forme pour jouer avec mes fils et faire un peu de ménage.

     

    Nous sommes maintenant en Octobre. Mon cher Ezra que j'aime a déjà neuf mois. Je me sens enfin normale. Il y a des jours où je suis encore un peu triste, mais ça n'a rien à voir avec les quelques mois qui viennent de passer. Je me sens principalement heureuse et j'apprécie les instants précieux que je passe avec ma famille. Aujourd'hui est une belle journée. Je me tiens debout au milieu du salon, un test de grossesse positif dans la main. Mat me prend dans ses bras, c'est agréable. Je souris, et je dis « je crois qu'on va s'en sortir »

     

    (C'est après la séance de psychothérapie, et sur les conseils de cette professionnelle, que j'ai écrit la lettre à Ezra - je voulais qu'il sache que, malgré la dépression, je l'aimais vraiment. J'avais besoin de poser des mots sur cet amour.)

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